En mai 2023, Fritz Alphonse Jean a vivement critiqué la célébration de la fête du drapeau au Cap-Haïtien. Il y voit un spectacle hypocrite, une insulte au peuple haïtien confronté à l'insécurité, à la faim et à la misère. Ses déclarations sur les réseaux sociaux avaient marqué les esprits, donnant l'image d'un intellectuel lucide et engagé, indigné par les incohérences du pouvoir.
Mais voilà qu'en 2025, en tant que président du Conseil présidentiel de transition (CPT), le même Fritz Alphonse Jean préside la cérémonie du 18 mai dans la même ville, dans un pays encore plus plongé dans le chaos. Les rues sont sous l'emprise des gangs, les institutions sont à genoux, les citoyens ne croient plus en grand-chose. Pourtant, le drapeau flotte, des discours sont prononcés et de la musique est diffusée au milieu du bruit des balles.
La contradiction est flagrante. La dénonciation hier des mises en scène indécentes orchestre aujourd'hui un théâtre encore plus cynique. Il ne s'agit plus de silence ou de neutralité, mais de complicité directe avec un système qu'il prétendait vouloir changer. Cette volte-face interroge, choque, et creuse un peu plus le fossé entre le peuple et ceux qui parlent en son nom.
EDITORIAL - De l'indignation à l'indignité
Fritz Alphonse Jean ne peut se cacher derrière le poids de la fonction. L'homme d'idées n'est pas devenu un homme d'État, mais un acteur de plus dans la comédie du pouvoir. Il aurait pu faire de cette célébration un moment de recueillement ou un appel à l'unité, mais il a préféré perpétuer un rituel creux dans un décor de ruines. C'est la tragédie haïtienne : ceux qui critiquent finissent par ressembler à ce qu'ils condamnent.
En acceptant de présider cette cérémonie, il ne trahit pas seulement ses paroles : il trahit un certain espoir que certains plaçaient encore en lui. La mémoire populaire, elle, n'oubliera pas. Car l'histoire jugera plus sévèrement ceux qui savaient, mais qui ont préféré le confort du symbole vide au courage du geste juste.