Depuis le XIXᵉ siècle, l'armée d'Haïti a occupé le rôle de premier conservatoire national, offrant une formation gratuite aux instruments à vent et aux percussions. En l'absence d'institutions civiles, la Musique du Palais National, aujourd'hui appelée Fanfare du Palais National, a constitué le principal vivier de talents. Son premier chef, le compositeur Occide Jeanty, y a instauré une tradition qui a perduré jusqu'à la fin du siècle.
Un système de mentorat militaire
Le parcours typique était simple : enrôlement, apprentissage d'un instrument, puis intégration à la fanfare. Sous la direction d'Augustin Bruno, surnommé « le manchot des Casernes Dessalines », plus de soixante‑dix pour cent des musiciens actifs entre 1940 et 1980 ont été formés dans la Maison Centrale des Arts et Métiers. Ce modèle a produit des figures emblématiques comme le saxophoniste Webert Sicot et le compositeur Nemours Jean‑Baptiste, co‑fondateurs du konpa en 1955.
Le peintre‑musicien Alexandre Grégoire illustre parfaitement ce lien entre musique militaire et création artistique. Après avoir servi dans l'orchestre du Palais, il a peint « L’Orchestre » (1968), rappelant les rangées de cuivres qui l'avaient formé.
De la fanfare au mini‑jazz
Les années 1960 ont vu l'émergence du mini‑jazz, un style plus intimiste où les cuivres, hérités des fanfares, occupaient une place centrale. Des groupes comme les Frères Déjean ou les Shleu‑Shleu, issus de lycées et de fanfares scolaires, ont repris les enseignements militaires pour créer un son plus compact, à deux guitares, basse, batterie et un saxophone.
Après la dissolution des Forces Armées en 1995, la fanfare a continué sous l'égide de la Police Nationale, préservant ainsi le répertoire et la transmission des compétences musicales.
Ce legs musical constitue, selon l'auteur de la tribune, le seul héritage social tangible d'une institution souvent critiquée pour ses actions répressives. Il propose de réorienter une future armée vers des missions civiles, incluant la création d'un conservatoire populaire inspiré du modèle militaire, afin de rendre à la nation ce que l'armée a involontairement offert : des musiciens à vent et une culture musicale riche.
Source : AlterPresse
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